Les caractéristiques d’un récit pour un collectif.

De nombreuses communautés sociales et professionnelles construisent des récits pour affirmer une identité et une histoire dans des environnements de plus en plus incertains. Quelles sont les vertus de ces narrations qui témoignent de la longévité et de la continuité de groupes humains au sein d’un univers où l’instabilité des normes et des processus s’accroît chaque jour ?

Créer des récits pour réduire les incertitudes et donner un sens dans un collectif.

Plusieurs explications peuvent être données quant à la clarification qu’un récit, une narration, peut apporter à une situation collective, confuse et indécise.

La première de ces explications relève d’une hypothèse avancée par les neurosciences cognitives, sous le terme de « Simplexité »

                                                                                           La Simplexité.

Le concept de Simplexité a été introduit par le professeur Alain Berthoz (Editions Odile Jacob) pour désigner les capacités que possède le cerveau humain pour traiter rapidement et efficacement des situations complexes en tenant compte de l’expérience passée et en anticipant l’avenir. La Simplexité se fonde sur six principes.

   1 L’inhibition pour accroître la rapidité, faire une sélection, un choix, dans la sélection que contient la complexité d’un phénomène, d’un acte ou d’une situation, que ce soit en relation avec l’environnement ou les mécanismes de notre pensée. Selon ce principe le cerveau inhibe constamment des solutions apprises et désinhibe, en permanence, pour en créer de nouvelles.

   2 La Sélection qui permet de choisir dans le monde environnant les informations pertinentes pour guider nos actions. Cette sélection s’inscrit dans la perspective où un organisme vivant auto-organisateur, autonome, projette sur le monde ses intentions et ses hypothèses.

   3 L’anticipation probabiliste. Il s’agit d’une double stratégie prospective et rétrospective, elle vise à inscrire le présent dans un univers changeant. Cette stratégie permet de comparer les données des sens avec les conséquences des actions passées et de prédire les actions futures. Le principe de l’anticipation fondée sur la mémoire implique un fonctionnement probabiliste : il suppose que la simplexité s’accommode de l’incertitude.

   4 Le principe du détour. Le traitement de problèmes complexes dits non linéaires nécessite l’usage de variables composites plutôt que celui de variables simples. Il y a un détour par une complexité accessoire qui rend plus efficace le calcul et le contrôle du système considéré.

   5 Le principe de la coopération et de la redondance. Il faut pouvoir disposer de plusieurs évaluations d’une même variable pour pallier le risque d’erreur. Bénéficier simultanément d’un point de vue local et d’un point de vue global par l’intermédiaire de stratégies où sévissent la redondance et la coopération manifeste la simplexité.

   6 Le principe du sens. Pour un organisme vivant la simplexité est ce qui donne du sens à la simplification car les solutions sont portées par un but, une intention, une fonction. Dans cette optique la théorie de la simplexité est une théorie du sens qui recouvre l’acte possible et intentionnel.

Si l’on conçoit la simplexité comme la capacité du cerveau à trouver des solutions qui relèvent de principes simplificateurs et permettent de traiter très rapidement des situations complexes, on peut avancer l’hypothèse selon laquelle la construction de récits pour une communauté socioprofessionnelle participe de la simplexité.

 

                                                                             La simplification des environnements.

En s’inspirant de certains principes de la simplexité, il est possible d’attribuer à un récit un pouvoir de simplification de la complexité et de l’incertitude de l’environnement d’une communauté socioprofessionnelle. A cet égard plusieurs observations peuvent être faites.

   1 Condensation.

Au sein d’un récit il est possible de  condenser plusieurs situations sociales et/ou professionnelles dans des événements qui vont s’articuler logiquement et chronologiquement. L’ordonnancement des événements, la succession des épisodes, peuvent refléter une multiplicité de situations dont la complexité exigerait de très longues descriptions.

   2 Synthèse.

La grande variété des relations et interactions, qui se développent entre les membres d’une communauté socioprofessionnelle, peut se synthétiser dans les protagonistes de l’histoire proposée par le récit (plusieurs histoires peuvent coexister dans un récit). Les personnages principaux d’une intrigue sont susceptibles de représenter un grand nombre de relations.

   3 Rassemblement.

Les acteurs d’une communauté vivent très souvent dans des temporalités différentes (projet, programme, priorité, urgence, etc.) qu’il est possible de rassembler dans le temps de l’expérience vécue, accessible et compréhensible, d’un personnage du récit.

   4 Mise en perspective.

Le récit donne un sens à l’activité de la communauté, notamment par ce qu’il peut être prolongé, il ouvre de nouvelles perspectives d’action grâce à la poursuite envisageable d’un récit déjà construit.

En s’inspirant des capacités possédées par le cerveau humain pour, d’une part, trouver des solutions face aux situations complexes et, d’autre part se projeter dans le temps afin de donner un sens à ses actions, il apparaît plausible que la construction de récits donne aux communautés socioprofessionnelles une possibilité de mieux anticiper leur devenir. Dans cette perspective, d’autres hypothèses sont à développer.

Ainsi, le récit peut aider une communauté socioprofessionnelle à mieux affronter des situations difficiles et à se projeter dans le temps. En cela il participe de la Simplexité, mise au jour par les neurosciences cognitives afin d’expliquer les processus utilisés par le cerveau humain pour réduire l’incertitude et la complexité des situations et environnements. Le rôle et l’importance du récit, par rapport à l’ensemble des actions individuelles et collectives d’une communauté, peuvent être mieux compris si l’on précise davantage les traits qui le caractérisent et les influences qu’il exerce sur les schémas mentaux et comportementaux des acteurs.

 

                                                                                       Les caractéristiques du Récit.

C’est parce qu’il permet à l’expérience humaine de mieux se comprendre et de se repérer dans l’écoulement du temps, que la construction d’un récit occupe l’attention des acteurs d’une communauté. La première vertu d’un récit est donc de rendre intelligible l’environnement social et professionnel.

   1 L’intelligibilité.

Plusieurs raisons contribuent à faire d’un récit une œuvre de simplification et d’ordonnancement de l’expérience humaine. Tout d’abord un récit expose souvent une histoire avec un commencement, un milieu et une fin qui rendent intelligibles les faits et les événements rapportés. Ensuite il simplifie grandement les composantes hétérogènes et discordantes de l’expérience humaine en sélectionnant et en arrangeant les actions racontées. Enfin il met au jour l’enchevêtrement des histoires dans lesquelles l’être humain se trouve régulièrement impliqué.

   2 La temporalité.

Une autre particularité importante du récit consiste à ramener les différentes temporalités coexistant dans une communauté socioprofessionnelle – celles des programmes, des machines, des projets – à un temps humain. La narration réintroduit la place de l’homme au sein des multiples processus qui s’entrecroisent et s’entrechoquent dans les activités collectives. De plus le récit synthétise le temps vécu, représenté, raconté, et permet de concevoir un devenir.

 

                                                                                      La mise en intrigue.

   1 Succession et unité temporelle.

Un récit n’est pas une simple succession d’événements, il se livre également comme une totalité temporelle possédant une unité. Il s’agit de l’intrigue qui se trouve au cœur de chaque récit. En effet l’intrigue d’un récit possède toujours deux dimensions temporelles, la première concerne l’ordre chronologique, la seconde l’unité de l’histoire qui est contée. En ce sens l‘intrigue fait apparaître une configuration, une figure d’ensemble à travers la succession des événements. Cela permet au lecteur ou à l’auditeur de suivre une histoire. Ainsi l’intrigue est la possibilité d’avancer au milieu de péripéties sous la conduite d’une attente (l’unité de la totalité temporelle) pour arriver à une conclusion.

   2 La médiation.

On peut considérer l’intrigue d’un récit comme la médiation entre des événements singuliers, des incidents individuels et une histoire prise comme un tout. Selon cette considération, au sein d’un récit un événement doit toujours être plus qu’une occurrence singulière, il reçoit son sens et sa définition de sa contribution au développement de l’intrigue. Dès lors la mise en intrigue correspond à une composition entre des éléments et des facteurs très hétérogènes tels des personnages (des acteurs), des moyens, des buts, des circonstances, des interactions, etc.

Si l’on admet ces quelques caractéristiques du récit, il devient possible de mieux appréhender le rôle et l’influence qu’il peut avoir sur la conduite des actions humaines au sein d’une communauté sociale et professionnelle.

Trois formes de clarification et de mise en perspective de l’action peuvent, à cet égard, être distinguées.

– La possibilité d’identifier une action par ses traits structurels comme les motifs, les buts, les agents (les personnages) qui la déterminent.

– La capacité à concevoir la signification de l’action, son sens symbolique.

– La capacité d’intégrer une action dans le temps par la possibilité de la raconter.

A partir d’un récit l’attribution d’un sens donné aux actions d’une communauté apparaît comme une nécessité.

Afin de poursuivre la réflexion sur l’influence qu’un récit collectif peut avoir sur les multiples actions développées par une communauté, il convient d’avoir présent à l’esprit les principales observations de l’article précédent. Tout d’abord le récit associe à chaque action les motifs, intérêts et objectifs qui guident celles et ceux qui la réalisent. Ensuite il est plus facile de donner un sens, une signification, aux actions entreprises, voire de leur attribuer une dimension symbolique. Enfin le récit permet d’inscrire les actions dans une temporalité spécifiquement humaine. A partir de ces observations il est possible de mieux appréhender la mise en perspective des actions sociales et professionnelles sous l’influence d’un récit. Pour cela il faut préciser ce qu’est une action.


                                                                                            Le champ pratique.

Les membres d’une communauté développent des actions dont les caractéristiques vont constituer un vaste champ pratique au sein duquel on peut discerner les modes de fonctionnement et les évolutions d’un collectif. Les actions vont ainsi se trouver qualifiées selon certains critères que le récit collectif confirmera ou modifiera selon sa forme et son usage. Quelques caractéristiques majeures d’un champ pratique peuvent être mises au jour.

Les actions impliquent des buts dont l’anticipation ne se confond pas avec un résultat prévu ou prédit mais engage celles et ceux dont les actions dépendent.

Les actions renvoient à des motifs qui expliquent pourquoi quelqu’un fait quelque chose d’une certaine manière ce qui distingue clairement la logique d’une action d’un processus physique.

Les actions ont des agents (les membres du collectif) qui font et peuvent faire des choses qui sont tenues pour leurs œuvres (l’agentivité). Dès lors ils peuvent être tenus pour responsables de certaines conséquences de leurs actions.

Les agents-acteurs produisent dans certaines circonstances qu’ils ne maîtrisent pas toujours et dont parfois ils pâtissent. Ces circonstances font partie du champ pratique des acteurs influent sur leurs interventions et leur offrent des occasions favorables ou défavorables.

Au sein d’une communauté l’action est toujours une interaction. Elle peut prendre la forme de la coopération, de la compétition ou de la lutte. Les contingences de l’interaction peuvent se combiner avec les circonstances et générer de l’adversité ou du soutien.

– L’issue d’une action peut toujours être qualifiée de positive ou de négative.

L’ensemble des caractéristiques évoquées sont dans une relation d’inter-signification. Cet ensemble qui couvre le champ pratique peut être considéré comme le réseau conceptuel de l’action.

 

                                                                                            Le système symbolique.

Si les caractéristiques du champ pratique possèdent un tel pouvoir de signification c’est parce qu’elles relèvent d’un système symbolique. Les ressources symboliques du champ pratique attestent que toute action est déjà articulée dans des signes, des règles et des normes. Toute action est toujours symboliquement médiatisée.

   1 Symbole et action.

Un système symbolique fournit un contexte de description pour des actions particulières, il fonde l’interprétation des paroles et des gestes d’une action et lui confère une certaine lisibilité. Un système symbolique va produire des normes, des programmes de comportement, des directions pour la vie sociale et professionnelle.

   2 Symbole et signification.

Le symbolisme est une signification incorporée à l’action, déchiffrable par les membres d’un collectif. Les formes symboliques sont des processus culturels qui articulent l’expérience humaine tout entière qu’elle soit pratique (sociale, professionnelle), mythique, scientifique…Ces processus sous-tendent les actions humaines mais aussi leur transposition dans la parole et l’écrit. Un ensemble symbolique est un système de symboles en interaction, une série de modèles de signification en synergie.

La connaissance de certaines ressources symboliques du champ pratique des acteurs d’un collectif va permettre de mieux transposer dans un récit leurs savoirs et leurs pratiques.

 

                                                                                            Récit et action.

Il est possible d’établir un rapport profond entre la compréhension pratique d’une action, sa signification symbolique, et sa compréhension narrative. Ce rapport est triple et s’explique de la façon suivante.

– Tout récit présuppose de la part du narrateur, par rapport à la communauté à laquelle il s’adresse, une familiarité avec la plupart des termes du champ pratique, du réseau conceptuel, de l’action. (circonstances, but, engagement, etc. ). Ces termes font partie intégrante d’un récit qui développe des phrases d’action reconnaissables.

– Le récit transforme le réseau conceptuel de l’action en le faisant évoluer dans le temps, en lui donnant une dimension diachronique. L’intrigue d’un récit introduit un enchaînement séquentiel entre les différents termes du champ pratique, du réseau conceptuel, de l’action. Les termes utilisés entrent dans des temporalités effectives.

– Le récit condense, grâce à l’intrigue, les significations symboliques. Il fait valoir un sens global qui synthétise la série de modèles de signification et instaure une continuité dans l’interprétation des processus culturels.

Pour conclure :
Les récits collectifs qui perdurent dans le temps sont ceux dans lesquels nous retrouvons ces caractéristiques. Et parce qu’ils sont construits en partie de manière intuitive, les analyser au regard de ces critères ne peut que renforcer leur pérennité.

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