Le collectif peut-il être une solution?

Dans ce texte un peu ardu, Didier Naud nous expose la rivalité mimétique (le désir de ce que l’autre désir pour le fait qu’il le désire et non pour l’objet du désir en lui-même) et la place qu’elle peut prendre dans un collectif. Il aborde ensuite comment un réseau collaboratif peut réguler ce désir.

Rivalité Mimétique/Réseaux Collaboratifs.

1. La rivalité mimétique au sein d’un collectif.

Comme l’ont montré certains courants de l’Anthropologie contemporaine, les communautés humaines sont parcourues par un désir mimétique, une volonté d’avoir ce que les autres possèdent ou désirent, le souhait d’obtenir une fonction, un statut, un privilège, détenus ou voulus par autrui. A travers ce désir d’imitation, de ressemblance, les membres d’une communauté deviennent des rivaux et se perdent dans des comportements indifférenciés qui génèrent, dans les cas les plus extrêmes, une violence symbolique et physique. Cette violence ne s’apaise bien souvent qu’avec la désignation et le sacrifice d’un bouc émissaire interne, ou externe, qui ressoude la communauté, atténue les rivalités et permet à nouveau aux membres de la communauté d’adopter des comportements différenciés qui ne soient pas fondés sur la « mimesis », l’imitation. Le développement du désir mimétique est un processus victimaire c’est-à-dire une évolution qui a besoin du sacrifice d’un coupable pour mettre fin aux tensions exacerbées qui règnent entre les membres d’une communauté, devenus des rivaux indifférenciés. A certains égards un collectif socioprofessionnel n’échappe pas à la rivalité mimétique.

De nombreux comportements reflètent un désir d’imitation qui traduit la volonté d’acquérir le pouvoir, le statut, la considération, possédés ou souhaités par autrui. La responsabilité, la capacité de décision, la reconnaissance hiérarchique ne sont pas désirées pour elles même mais d’abord et essentiellement parce qu’elles sont détenues ou envisagées par un autre. L’objet du désir est toujours médiatisé par un tiers, un modèle (le professionnel doté de pouvoir) qui le rend désirable. Les innombrables jalousies, querelles intestines, rapports de force, qui influent et structurent, pour une large part, les relations au sein d’une communauté professionnelle, sont fondées, en partie, sur le désir mimétique qui transforme les membres de la communauté en rivaux potentiels. Ces rivaux adoptent des comportements assez semblables pour ressembler au modèle qui possède ou veut conquérir l’objet du désir (le dirigeant ou le responsable doté de pouvoir) et pour, éventuellement, se substituer à lui. En se mimant les uns les autres les membres d’un collectif peuvent tomber dans l’indifférenciation car ils décident et agissent d’abord en fonction de rivalités supposées et non en fonction d’eux-mêmes et de leurs talents propres. L’impossibilité de se différencier et le sentiment d’être interchangeable n’apparaissent, de ce point de vue, pas seulement comme la conséquence d’une économie mondialisée mais aussi comme la caractéristique d’une organisation qui ne sait ni poser ni traiter la question de la rivalité mimétique.

A contrario on peut observer certaines situations où cette rivalité est connue et savamment entretenue, son expression la plus vive étant le culte de la compétitivité individuelle. Par ailleurs la rivalité peut revêtir des formes silencieuses et ne faire l’objet d’aucune communication explicite ou implicite dans une communauté sociale et professionnelle. Dans ce cas une guerre de positions, silencieuses, souvent haineuses, peut recouvrir toute identité professionnelle et empêcher les acteurs de disposer des repères nécessaires à la mise en perspective de leurs initiatives et interventions. La guerre de positions à l’œuvre dans un collectif aboutit parfois à exténuer les acteurs au point de leur faire perdre l’énergie minimale indispensable à la réalisation de tâches quotidiennes. Si la communauté sociale ou professionnelle ne trouve pas les moyens d’orienter les énergies vers des adversités extérieures à son organisation pour se ressouder, ou un objectif pour surmonter les rivalités mimétiques qui la minent, certains acteurs ne peuvent survivre, au propre comme au figuré, dans un tel contexte.

2. Le dépassement du désir mimétique par le réseau collaboratif.

Pour combattre les méfaits de la rivalité mimétique la communauté socioprofessionnelle doit favoriser la création de réseaux collaboratifs entre les acteurs. En effet la première mesure pour traiter la question de cette rivalité porte sur le développement des modalités de communication et plus généralement sur l’amélioration de l’accès au langage. Quels que soient les désirs d’imitation, et les rivalités qu’ils entrainent, ils doivent pouvoir, dans une large mesure, être exprimés. Au sein des réseaux collaboratifs deux phénomènes vont contribuer à affaiblir la rivalité mimétique.

D’une part des espaces d’argumentation vont faire éclore de nouveaux modèles d’identification professionnelle.

D’autre part les modalités de pouvoir et de reconnaissance vont devenir plus nombreux et se diversifier. Ainsi des acteurs, dotés d’une puissance d’argumentation suffisante pour faire valoir leur expérience professionnelle, vont devenir des modèles car leur maîtrise et leur compétence seront des objets de désirs indépendamment de leur statut et de leur fonction.

Par rapport à une guerre de positions silencieuse, souvent impitoyable, le réseau collaboratif fait surgir l’affrontement langagier, la nécessité de l’argumentation et de la communication, la valeur des objections dans une délibération ou un débat.

Autrement dit le réseau collaboratif n’abolit ni le désir ni la rivalité mimétiques mais il les atténue en les faisant entrer dans la dimension du langage. Il introduit la possibilité d’énoncer des modèles et des objets de désir, voire de nommer des rivalités, bref d’exposer des positions au grand jour et non de les ruminer à travers des détestations et des haines.

Si l’on reprend le thème anthropologique de la violence mimétique liée à la rivalité et à l’indifférenciation des comportements, on peut dire que le réseau collaboratif crée des événements où il est toujours possible de voir émerger des comportements différents, générateurs de modèles nouveaux et, par conséquent, d’imitations nouvelles.

C’est parce que le langage occupe une position centrale dans le réseau collaboratif, notamment dans les confrontations et débats, que les rivalités mimétiques doivent composer avec les exigences de l’action communicationnelle. La question de la médiation du désir (A ne désire pas un objet B pour ses propriétés particulières mais parce que C, le médiateur ou le modèle, désire ou possède déjà l’objet B.) se trouve mêlée à la question de l’entente et de l’intercompréhension entre sujets parlants.

Au cours d’une délibération les rivaux doivent aussi être appréhendés comme des sujets autonomes disposant de compétences, d’une pertinence et d’une sincérité, lors de leur intervention. Les échanges d’argumentation, la formulation d’objections, sont strictement impossibles à concevoir dans le seul cadre de la rivalité mimétique, il importe qu’émergent des sujets porteurs d’une identité et d’une expérience pour qu’une discussion s’engage.

La question de l’entente et de l’intercompréhension entre des sujets conditionne un agir communicationnel qui se distingue de l’établissement de rapports de forces au sein desquels l’autre est toujours perçu comme un rival. Si l’action stratégique, et celle guidée par des normes, peuvent totalement inclure la rivalité mimétique, il n’en va pas de même de l’action communicationnelle, fondée sur le langage, qui introduit la présence d’un sujet parlant dont l’autonomie réside dans un pouvoir d’expression et d’argumentation qui pourra, éventuellement, devenir un objet de désir.

La dynamique collective qui prévaut dans le réseau collaboratif, ses exigences et ses règles n’existent qu’à travers la reconnaissance de sujets autonomes, différenciés, essayant de s’entendre et de s’accorder dans des discussions et des débats. Dans un réseau collaboratif la rivalité mimétique n’a pas disparu mais les collaborateurs ne sont plus seulement des rivaux mais des sujets avec lesquels il faut s’entendre dans les délibérations, les décisions et les actions. C’est cela qui fonde une autre dynamique collective : le sentiment d’exister comme sujet avec les autres et de construire des actions structurées par une intercompréhension et des interactions qui échappent à la réalité triviale des rapports de force, des imitations anonymes et indifférenciées.

Pour conclure :
Souhaitant être une petite partie de monde où l’on œuvre ensemble, il est essentiel pour 03A de permettre de collaborer en réseau. Pour cela la place de l’échange , du débat, de la parole, des interactions et d’intercompréhensions est centrale.

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